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Venise encadrée : Missiaja, Scarpa Kos et Francesco Vittorelli

  • Photo du rédacteur: Aida Copra
    Aida Copra
  • 8 sept. 2025
  • 6 min de lecture

Son petit atelier, envahi de cadres anciens et neufs — en bois ou dorés, certains couverts de poussière, d’autres empilés ou suspendus aux murs — ressemblait à un théâtre silencieux où chaque pièce semblait attendre son histoire.



Chaque histoire à Venise ne commence pas sur la place San Marco, ni sur le pont du Rialto, mais — pour moi — dans les petites rues étroites qui suivent les courants de ses canaux…



J’ai passé cinq jours à Venise, que j’avais découverte quelques années plus tôt, lors de mon séjour de recherche en études théâtrales. C’est à ce moment-là, grâce à mon ami qui y vivait, que j’ai découvert une Venise différente : plus discrète, presque solitaire, loin des foules massées sur les sites les plus connus. Pour mes recherches sur la Commedia dell’Arte, Venise a été une source inépuisable d’inspiration, grâce aux archives mises à disposition par Alessandro Bressanello, acteur italien et ancien membre de la compagnie Tag Teatro. Mais aussi grâce à l’esprit théâtral qui habite chaque recoin de la ville lagunaire : le carnaval, les masques, l’Arlequin, Goldoni… C’est de cette Venise-là que je suis tombée amoureuse.


Déjà à l’époque, j’avais compris que ce sont souvent les coïncidences qui dévoilent les mille facettes de la ville : ces rues où l’on se perd facilement, et d’où l’on a du mal à retrouver son chemin. Elles m’ont donné envie d’y revenir.



Cette fois, j’y suis allée avec mon copain. La raison du voyage était différente de celle de mon premier séjour : nous voulions goûter les cicchetti, un vrai spritz italien, les pâtes, visiter la Biennale… mais rien n’était planifié. Nous avons décidé de nous laisser guider par l’instant. Et le hasard, encore lui, nous a ramenés vers d’autres chemins, d’autres petites rues qui ont réveillé ma mémoire et créé de nouveaux souvenirs autour des gens qui passent leur temps dans les petites botteghe et les ateliers.



C’est dans le sestiere Castello que nous avons aperçu une petite galerie d’art. Dans la vitrine, j’ai reconnu l’œuvre de Gianfranco Missiaja, que j’avais découverte en 2016, au début de mes recherches de doctorat. Son art de dessiner les personnages de la Commedia dell’Arte m’avait fascinée, surtout dans la manière dont un simple trait pouvait donner naissance au mouvement.



En observant ses tableaux, je me suis rappelée les débats autour des iconographies de la Commedia dell’Arte : reflètent-elles vraiment la nature des gestes scéniques de l’époque ? Les discussions sont nombreuses. Mais Gianfranco Missiaja nous rappelle que deux ou trois lignes peuvent également témoigner d’un héritage scénique qui se transmet à travers l’imaginaire, l’archive et la mémoire de Venise. Une ville qui, depuis des siècles, célèbre l’art de la Commedia dell’Arte.


Venise témoigne aussi d’une autre vérité : derrière ses façades architecturales, ce sont ses ateliers qui racontent la ville. Dans les petites rues entre les canaux, on découvre l’artisanat vivant, parfois oublié, et ces artistes qui transforment chaque fragment de Venise en œuvres uniques. Ce ne sont pas des souvenirs figés, mais des pièces de mémoire que l’on emporte avec soi.

Nous avons acheté une reproduction de l’œuvre de Gianfranco Missiaja, le personnage de Colombina, sans cadre. Un détail en apparence anodin, mais qui allait nous conduire vers d’autres rencontres. Nous pensions l’encadrer une fois rentrés à la maison, mais à Venise, les surprises aiment écrire leurs propres récits.



Un autre jour, nous nous sommes dirigés au hasard — je dois employer souvent ce mot, car il exprime sans doute l’essence même de Venise : une ville où les passants deviennent malgré eux les spectateurs d’un théâtre improvisé, un public vierge assistant à un spectacle sans limites, qui embrasse tout l’espace de la lagune…



Ainsi, nous sommes arrivés dans la rue Calle de le Botteghe. Dans la vitrine d’un atelier-galerie, un tableau attira notre regard : il représentait des cicchetti vénitiens, ces petites assiettes de spécialités locales que j’avais surtout découvertes grâce au restaurant de mes amis italiens à Paris, Goto. À l’intérieur, divers objets étaient exposés, et nous nous sommes demandé s’ils proposaient aussi des cadres. En entrant, nous avons fait la rencontre de l’artiste, Daniele Scarpa Kos, qui nous conseilla d’aller à l’atelier de Francesco, le célèbre encadreur, situé Via Garibaldi. Sans attendre, nous avons pris ce chemin, même si nous n’avions pas la Colombina avec nous.


Dans beaucoup de récits, certains passages sont difficiles à mettre en mots. La rencontre avec Francesco Vittorelli fut de celles que l’on n’oublie pas, et qui donnent au narrateur le désir de les transmettre aux autres. Ces moments me rappellent L’Aleph de Borges, auquel je reviens souvent pour parler du lien complexe entre mémoire et langage. Car l’histoire de Francesco est une histoire « riche et confuse, composée de fragments qui semblent provenir d’un grand spectacle unique, jamais décrit et mystérieux » (c’est ainsi, d’ailleurs, qu’un grand théoricien a décrit l’image de la Commedia dell’Arte). Une expérience difficile à transmettre, à la fois par la mémoire et par les mots — mais que je vais tout de même tenter de raconter.



Son petit atelier, envahi de cadres anciens et neufs — en bois ou dorés, certains couverts de poussière, d’autres empilés ou suspendus aux murs — ressemblait à un théâtre silencieux où chaque pièce semblait attendre son histoire. Francesco nous accueillit avec chaleur, prêt à nous aider alors que nous n’avions ni le tableau, ni ses dimensions. Sans rester trop longtemps cette première fois, nous avons fixé un rendez-vous pour le lendemain matin : nous, Francesco, et le tableau.


Le lendemain, en arrivant, nous l’avons trouvé au fond de son atelier, partagé en deux espaces : la première salle, à l’entrée, débordait de cadres ; la seconde, derrière, servait d’atelier de travail. Il est venu à notre rencontre et nous avons immédiatement commencé à discuter de ce que nous pouvions faire et de la manière de disposer le tableau dans le cadre. Francesco l’avait trouvé dans la maison d’une vieille dame.



Peu à peu, la conversation a pris un autre ton : sa cousine s’appelait Aida, comme moi ; nous avons parlé de Marseille, et Francesco, en riant, nous lança : « Ah, vous êtes les terroni de la France. » Voyant mon sourire, il me demanda si je savais ce que cela voulait dire ; j’ai répondu oui, en riant aussi. C’est ainsi que nous avons appris qu’il était vénitien. Je lui expliquai pourquoi je parlais italien et pourquoi j’avais choisi un tableau inspiré de la Commedia dell’Arte. Il nous confia qu’il aimait chercher des cadres un peu partout pour s’amuser et leur redonner une autre vie. Mais derrière cette modestie, nous avons perçu la profondeur de son artisanat : dans la précision de chaque geste, il insufflait une vie nouvelle non seulement à l’objet ancien, mais aussi au tableau qu’il entourait — et à l’espace même où celui-ci trouverait sa place.



Nous nous sommes quittés en nous promettant de nous revoir, le cœur rempli d’une émotion qui dépassait tous les autres moments de ce voyage. Francesco m’a demandé de lui envoyer un message à mon arrivée à Marseille, pour vérifier que le cadre et la vitre n’avaient pas été endommagés. Ce petit geste montrait à quel point son métier incarne toutes les significations du mot « cadre » : un cadre n’est pas seulement un contour, c’est aussi ce qui met en valeur ce qu’il contient, un espace de vie, une ouverture vers autre chose, une forme qui donne sens…


C’est Francesco qui, d’une manière inattendue, a encadré notre petit voyage. De retour à la maison, nous avons accroché le tableau dans le salon, à un endroit où nous pouvons le voir chaque jour. En le regardant, je comprends qu’il a pris une nouvelle signification. Il ne se limite pas uniquement à l’image peinte sur la toile : il évoque désormais une autre histoire, et, en l’observant, il change mon regard et nourrit ma mémoire.


Je comprends alors que chaque œuvre devient aussi une réminiscence, au-delà de ce qu’elle représente.



C’est cette Venise-là que je rêve de retrouver — discrète, imprévisible, et toujours prête à réapparaître dans un simple regard.

Merci à Gianfranco Missiaja, Daniele Scarpa Kos et Francesco Vittorelli.



Aida Copra


Si vous souhaitez découvrir davantage le travail de ces artistes, voici où les retrouver :


 
 
 

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