Mon Espagnole
Je ne sais presque rien de cette femme, ni de ce qui existait autour d’elle, avant ou après le moment où la photographie a été prise. Et pourtant, c’est peut-être dans cette part restée dans l’ombre que mon Espagnole est devenue contemporaine...

C’est difficile de comprendre ce qui définit notre goût. Pourquoi on s’arrête devant un tableau, pourquoi on admire une photographie, pourquoi on écoute une chanson en boucle. Peut-être qu’en creusant dans notre mémoire, nos expériences, nos vies passées, on trouverait toutes ces raisons apparemment inconnues qui définissent, à la fin, ce que nous sommes, notre esthétique, nos attirances.
Mon admiration pour l’Espagne remonte à mes années de lycée. Quand j’ai abandonné l’idée de m’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts, pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui, j’ai commencé à m’intéresser aux langues, plus précisément aux langues romanes et à l’espagnol. J’ai ainsi décidé d’étudier le français, l’italien et la littérature. À cause des programmes universitaires de l’époque, je ne pouvais pas étudier l’espagnol. Mais j’ai continué, à chaque occasion, à voyager en Espagne, à mieux connaître sa culture, son mode de vie, son histoire…
Puis j’ai déménagé en France, et ces voyages vers l’Espagne sont devenus de plus en plus rares. Et ainsi, plus de dix ans après mon dernier passage dans ce pays, je me retrouve au marché aux puces de la rue Feria, à Séville.
Et voici un autre goût que je ne peux pas vraiment définir, celui pour le vintage, le passé, les anciens objets qui font partie d’autres mondes, plus lointains.

J’étais à la recherche de quelque chose de petit, un souvenir qui me rappellerait ce magnifique voyage en Andalousie, passé entre Séville et la Costa de la Luz. En me promenant, j’ai remarqué des carrelages de toutes les couleurs, ceux qui décorent les immeubles de cette rue, des tableaux anciens et contemporains, des artistes qui peignent sur place, des vendeurs qui chantent et dansent le flamenco en live… Et parmi toutes ces choses, un livre a attiré mon regard : « Sevilla en blanco y negro », un album dans lequel on trouve d’anciennes photographies qui remontent aux années 80 et qui racontent la tradition de la ville et de ses habitants. Parfois, une photo suffit pour transmettre tout un univers perdu dont on se souvient à peine et pour nous transporter dans des temps qu’on ne connaît pas. « Combien ça coûte ? », j’ai demandé dans mon espagnol improvisé. « Tres euros », répond le vieux vendeur, assis parmi quelques centaines de livres aux prix variés. Je le feuillette, je remarque une photo et j’achète l’album immédiatement.
J’étais tellement contente de cet achat. C’était pour moi bien plus qu’un simple souvenir de voyage, pas comme ceux qu’on peut trouver près des monuments historiques, au milieu des touristes. C’était un souvenir authentique, un souvenir de mon présent, celui de la rue Feria et de son marché, mais aussi un souvenir du passé, qui garde la trace de moments apparus suffisamment importants aux photographes pour qu’ils ressentent le besoin de les immortaliser à travers leurs objectifs.

Et l’un de ces moments, maintenant figé à jamais, était la photographie d’une femme habillée d’une robe et d’une écharpe traditionnelles espagnoles, comme celles qu’on peut toujours voir autour du cou des femmes qui se rendent à la Feria, l’une des fêtes populaires les plus connues du pays. J’étais fascinée par cette photo en noir et blanc. La femme avait une posture imposante dans sa robe blanche, je dirais, avec une écharpe aux motifs fleuris. Elle tenait une cigarette à la main, près de ses lèvres, dans un cadre qu’on ne peut pas vraiment définir : derrière elle, on voit seulement un mur et un escalier. Et c’est tout.
Quand je suis rentrée en France, j’avais l’intention de commencer un nouveau tableau et, encore plus important, de me lancer dans la peinture à l’huile. J’avais un peu peur de cette démarche : je n’avais jamais utilisé les couleurs à l’huile et je pensais que j’allais échouer. Et puis un jour, je prends l’album de Séville entre les mains, je regarde de nouveau la photo de cette femme mystérieuse et je la choisis comme sujet de mon nouveau tableau, avec des couleurs, une technique, des gestes et des mélanges que je n’avais jamais expérimentés auparavant.
J’ai commencé par quelques traits très lourds, tout le contraire de ce que représentait l’image de cette femme. Au début, je ne savais pas quel résultat j’allais obtenir, je voyais à peine la femme que je voulais transmettre sur la toile. Mais j’ai continué, avec une facilité inexplicable. J’ai trouvé tellement de plaisir dans chaque geste que parfois je ne reconnaissais pas ma propre main. Et petit à petit, je la vois resurgir. Elle était complètement différente de la femme sur la photo, les traits de son visage s’étaient transformés. Et c’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était vraiment ma propre interprétation, ma propre imagination : pas un portrait, pas une reproduction fidèle de la photo, mais mon geste qui, pour une raison inconnue, m’avait guidée inconsciemment vers une autre présence, qui existe maintenant uniquement sur ma toile.

Ce jour-là, au marché de la rue Feria, j’ai également rencontré l’artiste José Manuel Guerrero qui, avec un feutre liner et un peu d’aquarelle, faisait différents types de dessins, souvent inspirés de la culture flamenco.
J’ai aussi acheté l’un de ses dessins, celui d’une femme en train de danser. Je me demande aujourd’hui si ce dessin ne m’a pas, lui aussi, conduite à choisir cette photographie et à peindre une femme espagnole...
Pendant tout le processus de création, j’ai écouté de la musique espagnole et je l’ai imaginée danser dans sa robe longue, les fils de son écharpe qui bougent comme un carrousel. Elle a fumé sa cigarette, elle l’a éteinte, puis elle a rejoint la Feria pour se laisser porter par les sons du flamenco, parmi les gens venus faire la fête. Et cette expérience de peindre à partir d’une photographie m’a révélé une autre question. J’ai pensé de nouveau au théâtre, au moment où je m’assois devant la scène.
Qu’est-ce qui se passe quand le rideau se lève ? On voit une scène, des couleurs, des formes, des lumières, des mouvements ou parfois leur absence. On voit, si on peut dire ainsi, un tableau. C’est aussi une observation extérieure. Et je me demande si ce n’est pas comme ça que je regarde mes tableaux, ou même comme ça que je trouve l’inspiration pour les peindre. Chaque scène renvoie à quelque chose d’antérieur, un texte, une idée, un passé qui se voit dans le présent. C’est comme ça que je regarde mon Espagnole. Elle vient d’une photographie, d’un temps que je ne connais pas, mais elle existe maintenant devant moi, transformée par mon propre regard et par mon geste.
Et à la fin, je me demande : est-ce que mon Espagnole est contemporaine ? Je me souviens alors des mots de Giorgio Agamben : « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. » Pour lui, voir les ténèbres de son époque n’est pas une absence de vision, mais une capacité à regarder ce qui reste dans l’obscurité.
Peut-être que c’est au moment où le rideau tombe que commence une autre manière de regarder. Quand la lumière disparaît, il reste ce qu’on a vu, mais aussi tout ce qu’on n’a pas vu. Je ne sais presque rien de cette femme, ni de ce qui existait autour d’elle, avant ou après le moment où la photographie a été prise. Et pourtant, c’est peut-être dans cette part restée dans l’ombre que mon Espagnole est devenue contemporaine.
Je l’ai regardée dans le noir, et j’y ai vu une autre image.
Aida Copra
L’Espagnole, 2026 (Huile sur toile, 38 x 46 cm)




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